07.04.2008

"Je reviens de mourir" une fable noire éblouissante

506282615.gif Merci à  Antoine Dole de m’avoir apporté des réponses éclairantes sur la genèse littéraire de son premier livre… La chronique qui suit s’en nourrit de-ci, de-là…

Liquidons tout de suite une  idée farfelue…  Non l’auteur très prometteur de ce « conte défait » moderne n’est pas une « punkette» mais bel et bien un jeune écrivain de sexe masculin. Fils spirituel de Virginie Despente, Antoine Dole s’affranchit avec brio de ce que la société attend d’un premier roman de garçon et démontre en faisant cela « une certaine universalité des émotions, au-delà des questions de genre et de sexe » car poursuit-il « on est tous égaux face à la perte de l’autre, l’absence de l’autre, le besoin de l’autre… »

Je reviens de mourir innove sur le plan éditorial. Il s’accompagne d’une « bande annonce littéraire » utilisant les codes cinématographiques et d’une excellente bande-son, proposée au tout début du roman « pour compléter la dynamique et les influences dans lesquelles toute cette littérature nouvelle génération a trouvé naissance… (Voir l'article consacré à la promotion éditoriale différente sur le blog de Blandine Longre et l’article sur la nouvelle collection Exprim' sur le blog d’Antoine Dole )

Fable glauque et sensuelle, ce récit convoque toute une palette d’émotions et nous tient prisonnier de ses mots chahuteurs et chahutés. Ses phrases saccadées reflètent l’urgence, et la « rythmique des émotions ».  Sous la plume écorchée d’Antoine Dole,  les fêlures cachées se  réveillent et déposent leurs maux crus sur le papier avec une infinie sensibilité. Il nous fait pénétrer l’alcôve de deux jeunes filles aux mal-êtres entremêlés, Cendrillons violentées par leurs princes charmants… Marion aime Nicolas au point de supporter ses coups, bleus au corps et à l’âme. Elle l’aime au point d’accepter de se prostituer pour lui, de ne plus s’appartenir, n’être plus rien, pas même une ombre,  juste un corps mort. Crever des coups de l’autre plutôt que de l’indifférence…  Autre fille perdue, autre histoire. Eve dévore les hommes, les baise, les prend, les jette, les vomit… « L’âme d’Eve éjacule », se laisse posséder « comme une poupée qu’on bourre de coton crasse » pour ne pas s’attacher et ne pas « troubler l’eau du cœur ». Cela, jusqu’au jour où elle rencontre le gentil David et en tombe amoureuse.  Mais quand être aimée n’est pas une habitude, l’âme et le cœur s’emballent et s’attachent jusqu’à la déraison… Telle un jeu de projection inversée, les deux héroïnes aux pulsions antagonistes scellent leur destin dans le « je » de l’autre…

Je reviens de mourir explore avec une grande justesse les limites de l’amour, celles que l’on pose et  celles imposées par l’être aimé, que l’on accepte.  Jusqu’où est-on capable d’aller par dépendance affective et jusqu’où l’autre est-il capable de nous entraîner ? « Marion et Eve sont chacune le pendant d’une réponse à l’autre ». La prostitution dans ce roman est la métaphore de ce que nous sommes prêts à corrompre notre âme par amour pour quelqu’un.

S’agissant de la voix de femme utilisée, Antoine Dole est parti du sentiment « qu’en 2008 la femme s’est affranchie du « pour-plaire » et qu’elle peut s’autoriser bancale, imparfaite ».  Pour rentrer dans la peau d’héroïnes, il a eu besoin de personnages affranchis, libres de leurs émotions « que ce soit dans une dynamique primale ou sociale, capables d’accepter et d’engendrer leur propre destruction et le processus émotionnel qui y est lié ». Mais chez ses deux protagonistes, l’affranchissement flirte avec l’aliénation. Si Marion et Eve peuvent être considérées comme « libérées » du fait de leur sexualité transgressive, elles n’en sont pas moins esclaves du souvenir du père destructeur, reproduisant à chaque rencontre « amoureuse » ce rapport d’emprisonnement mental et physique. Les rencontres sexuelles addictives d’Eve traduisent son désir de refaire l’histoire, son histoire...

L’acuité du regard d’Antoine Dole sur les blessures adolescentes,  fait de ce roman un objet littéraire d’une grande virtuosité, qui parlera certainement aux grands ados et aux adultes qui n’ont pas fini de se débattre avec les stigmates d’une enfance quelque peu mouvementée…

 

03.12.2007

Coraline au pays des cauchemards...

8c9eede572637f225aa5683a2a0af159.gifGAIMAN Neil, Coraline, Albin Michel, 2003, 152 p.

Coraline vient d'emménager dans une nouvelle et grande batisse, où en exploratrice avertie, elle s'en donne à coeur joie. Elle fait d'abord la connaissance des vieilles demoiselles Spink et Forcible, au rez-de-chaussée puis du vieux toqué à grosse moustache du deuxième. Elle explore chaque recoin du jardin, s'aventure aux alentours, découvre un puit perdu. Son goût pour l'aventure et l'exploration est décuplé par le fait que ses parents ne trouvent jamais le temps de jouer avec elle. Coraline regrette ce qu'elle prend pour un manque d'intérêt de leur part...

"Je m'appelle Coraline. Pas Caroline. Coraline." La petite fille a parfois l'impression de ne pas réellement exister aux yeux de ses parents et même aux yeux de ses nouveaux voisins qui ne veulent pas retenir qu'elle s'appelle Coraline et non Caroline, niant ainsi son identité propre. Un jour de pluie où Coraline s'ennuie car elle n'a pas le droit de sortir, elle se met à explorer l'appartement et découvre une porte fermée à clé qu'elle n'a bien entendu pas le droit d'ouvrir... Il n'en faut pas moins à notre petite exploratrice pour succomber à la tentation de le faire malgrès tout...

Dés lors, elle bascule dans une sorte d’univers parallèle, un monde inversé où elle rencontre son autre père et son autre mère. D’abord séduite par ses "nouveaus parents" pleins d'affection, Coraline tombe lentement dans le piège que lui tendent ces deux créatures tout droit sorties des pires cauchemars. Leurs yeux sont des boutons, ce qui les fait ressembler à d'horribles épouvantails maléfiques... Du fantastique l'histoire glisse vers l'horreur...

J'avoue, non sans honte, avoir suivi peureusement l'héroïne, beaucoup plus courageuse et intrépide que moi... Plusieurs fois je fus tentée de lui crier "Non Coraline, ne t'aventure pas là-bas, reste plutôt tranquille, à lire sur ton lit... Toute conditionnée par un environnement familial craintif que je suis... Mais Coraline est bien différente et tant mieux pour elle. Son intelligence, sa bravoure, son ingéniosité et son courage - elle se répète souvent "Je suis courageuse! Je suis courageuse!"- la font, heureusement, triompher de ses redoutables adversaires. Plus qu'heureuse de retrouver le monde réel et ses parents chéris, elle réalise qu'ils l'aiment bien plus qu'elle ne le pensait. Elle témoigne son amour à son père et comme s'il n'attendait que cela, il prend enfin le temps de s'occuper d'elle... Tout est bien qui finit bien!